La bourse de Londres au XIXième siècle

Résumé de l’épisode précédent : si la croissance est peu présente en Maths (notion très pauvre) et en Physique (peu utilisée car très imprécise, on préfère parler d’expansion ou de dilatation), elle est au cœur de la Biologie moderne mais contrairement à la croissance économique, elle est limitée, phasée et/ou cyclique (régénération). En d’autres termes elle est parfaitement régulée par des mécanismes encore mal connus mais qui font l’objet de très nombreuses recherches.

La question de l’origine du concept de croissance en économie reste donc entière. Plongeons-nous au cœur du lieu de sa naissance : l’Europe du XIXième s.

La croissance en économie : un mythe principalement issu des croyances du XIX ième s.

La théorie économique néo-classique a été développée au XVIII s et XIX s. Ricardo et Adam Smith en sont ses pères.

Adam Smith statue, High Street

Les fondateurs de l’économie néo-classique cherchaient à comprendre à travers l’exploration des échanges marchands les secrets de la prospérité. Ce faisant, ils ont bâti une nouvelle discipline. Le secret de leur réussite ? S’affranchir de la marchandise elle-même pour ne se préoccuper que de deux choses : le prix que l’acheteur est prêt à payer (la demande) et celui que le vendeur propose (l’offre).

Peu importe la valeur intrinsèque du bien, seul compte notre perception de celui-ci. La rencontre de ces deux agents ne peut se faire qu’à l’équilibre. La théorie néo-classique était née. Plus besoin de s’intéresser aux données physiques du produit (sa taille, son poids, sa composition chimique, les heures de travail nécessaires à sa production), le marché (l’ensemble des transactions économiques entre agents) s’il répond à des conditions bien précises (dans le faits jamais remplies) est censé refléter la valeur de ce bien, mieux que personne.

La notion d’optimum (l’annulation de la fonction dérivée, voir épisode 1) apporte bien sûr des applications mathématiques simples (accessibles à tout élève de lycée de nos jours) qui éblouiront les économistes du XIX ième s., apportant la preuve incontestable de la valeur scientifique de leur théorie.

Pour en faire une théorie complète, il suffit alors d’associer toutes ces petites briques élémentaires (microéconomiques) d’échanges monétaires entre agents, sur un même territoire, en les additionnant pour avoir une idée de la puissance économique d’un pays. Vous avez là la première définition du produit intérieur brut : le PIB. La macro-économie était née.

Il restait à définir la prospérité d’une nation, « the wealth » en anglais qui renvoie à l’idée de santé, donc de biologie. En toute logique et en bon élève les économistes se sont donc inspirés des idées de leur temps provenant de sciences plus développées.

Mais la biologie au XIXième s. était bien loin ce qu’elle est aujourd’hui (cf. épisode 1). À cette époque, l’ADN était inconnu, tout comme les nombreux mécanismes de régulation et d’interactions intraspécifiques. On définissait la vie de façon très naïve et simpliste comme « le fait de se nourrir, de croître et de dépérir par soi-même », ou bien comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (Bichat). L’existence d’une force vitale, très à la mode au XIXième permettait de tout expliquer et n’expliquait donc, en réalité, pas grand-chose.

Ce que les économistes en ont retenu c’est que la croissance est sans conteste, le secret de la vie.

La vie est une force vitale qui s’oppose à la mort. Et pour survivre, il faut s’adapter, croître et se transformer (Darwin).

Ces concepts vont profondément influencer les économistes de cette époque. En particulier Joseph Schumpeter, qui considère la croissance comme le moteur des innovations (une traduction finalement du Darwinisme en économie) :

« Le capitalisme constitue par nature, un type ou une méthode de transformation économique, et non seulement il n’est jamais stationnaire, mais il ne pourrait le devenir. Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme ».

On résume : peu importe la valeur intrinsèque et physique du bien (on ne se préoccupe plus des flux physiques), seul compte la perception du bien par le marché constitué d’acheteurs et de vendeurs. L’ensemble de ces échanges permet d’évaluer la santé économique d’un pays (PIB). La croissance (sans limite et sans régulation) étant le secret de vie, la prospérité d’une nation se mesure par la croissance de son PIB. Et si la théorie néo-classique est encore aujourd’hui celle qui pilote les grandes économies du monde, la biologie, elle a énormément évolué.

Elle a largement approfondi et nuancé le concept de vie et donc de croissance, grâce à l’apport notamment de la génétique, des sciences cognitives et d’une meilleure compréhension des écosystèmes. Par ailleurs, l’idée de hiérarchisation des espèces (spécisme) issue du darwinisme est aujourd’hui largement remise en cause. 1

A la fin du XiXème s et pendant la première moitié du XXième s, plusieurs courants de pensée au sein des économistes vont s’opposer, non pas pour remettre en cause cette idée de « force motrice de la croissance » définitivement acquise mais plutôt en discutant sur les moyens de la mesurer, de la maintenir ou de la relancer.

Cependant, certains économistes tentent de résister. En premier lieu, Nicholas Georgescu-Roegen (père de la décroissance), économiste roumain du début de siècle dernier, qui a bien compris le lien entre l’économie, biologie (moderne) et thermodynamique :

« La thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique »

Diagramme des flux physico-économiques

Quand Roegen évoque la thermodynamique, il parle notamment du second principe qui mentionne qu’un système fermé ne peut que se dégrader (on ne peut pas ordonner un système sans échange avec un autre système ou dit plus trivialement : essayez donc de ranger votre cuisine pendant deux mois sans sortir une seule fois la poubelle ! Roegen réintègre donc dans son modèle ce que les économistes néo-classiques se sont efforcés de supprimer: les flux physiques.

L’école keynésienne, l’autre grand courant du XXième s, loin de remettre en cause l’idée de croissance, recommande un usage beaucoup moins restrictif de la dette publique pour financer des grands plans de restructuration, les fameuses politiques de relance économique.

Mais comment se mesure la croissance économique ?

La croissance en économie est « l’augmentation de la production de biens et de services d’un ensemble économique sur une période donnée».

Deux remarques sur cette définition :

Pour évaluer cette croissance, on utilise le PIB qui est la somme des VA (valeurs ajoutés) des entreprises, c’est-à-dire son CA (chiffre d’affaires) auquel on soustrait les consommations intermédiaires (les achats auprès d’autres entreprises, dont la sous-traitance).

Le PIB ne peut donc être que positif. S’il y a récession (croissance négative) c’est parce que le PIB a baissé d’une année sur l’autre. Si une entreprise est déficitaire la valeur du déficit pèse sur le PIB indirectement (elle sera défaillante). On ne peut pas dégrader en quelque sorte la richesse d’un pays, on peut juste ralentir son enrichissement.

Les défaillances d’entreprise sont inversement proportionnelles au taux de croissance

La croissance est donc avant tout une mesure de la santé économique des entreprises. A ce jour aucune politique économique, aucun budget de l’état ne peut se faire sans une prévision de croissance positive. En effet, comme la récession suppose systématiquement un recours à la dette souveraine, les prêts accordés aux états sont directement conditionnés par le taux d’endettement. La macro-économie ne sait pas fonctionner en sens inverse et n’a qu’une seule dimension: le PIB, comme une voiture qui ne pourrait suivre qu’une seule route sans possibilité de faire marche arrière.

C’est bien sûr l’une des très nombreuses critiques de la croissance économique comme modèle de société. Mais ils en existent bien d’autres, à l’origine d’un mouvement contestataire, les « décroissantistes », né au cœur d’une crise mondiale sans précédent, celle du premier choc pétrolier des années 70, et qui fera l’objet d’un troisième épisode.


  1. lire à ce sujet : https://theconversation.com/est-il-pertinent-de-hierarchiser-les-especes-animales-90577 ↩︎

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